Pratique de la philo, références et représentations: « on a testé la machine ».

Références et représentations : sortir de l’ethnocentrisme sans tomber dans l’exotisme en CRP

Histoire d’entamer la recherche avec un groupe d’adulte qui terminait une session de 12 rencontres en communauté de recherche, nous avons « testé » nos aptitudes de discernement, de pensée critique, peaufinées au cours de notre brève démarche et introduction à la pratique de la philo.

Mise en contexte de la thématique de recherche – l’histoire

Peu importe la culture, ce qui est considéré comme normal ou étrange, interdit ou tabou, est souvent retransmise à travers le corps et les rituels qui y sont associés.

En 1956, un professeur d’anthropologie, Horace Miner (1912-1993), publiait dans la prestigieuse revue spécialisée American Anthropology un article fort court et incisif, mais désormais célèbre: « Body Rituals Among the Nacirema ». Une traduction francophone du texte, « Les rituels du corps chez les Nacirema » a été distribué aux participants de la communauté de recherche philosophique.

Une de mes fascinations en tant qu’animatrice et souhaitant évaluer notre parcours comme groupe, était de valider si au cours des discussions, les références et perspectives quant à ce qui est évoqué dans le texte de H. Miner, seraient distancées des systèmes absolus de référence et si les hypothèses des participants relèveraient de la classification de faits sociaux des autres groupes ou cultures à l’aide de leurs propres concepts ou si tout ceci serait remis en question (ce qui est souhaitable et souhaité en pratique de la philo ;)).

ATTITUDES

Le groupe avait déjà bien saisi et maniait plutôt bien plusieurs outils de la pensée et était devenu prudent quant à leurs a priori, préjugés et généralisations hâtives. Cela dit, une conduite, voir une posture qui apparaît être redondante, malheureusement,  est celle de la position ethnocentrique, présente à l’occasion, qui vient par moment brouiller les pistes de la recherche en commun. Suivant cette attitude à éviter et dans cette optique, ce que suggère le texte de H. Miner, par exemple concernant les croyances et les pratiques magiques des Nacirema, présentent des aspects si inhabituels qu’il a semblé « naturel » pour les participants de la CRP, de les décrire comme exemples extrêmes auxquels le comportement humain peut aller.

Pourtant, le texte n’est que le travestissement des pratiques culturelles courantes de « l’Américain moyen ». La manière, la façon de représenter les Niacirema, permettait de penser qu’on observait les « rituels » sacrés et sacrificiels d’une population exotique. Dans cet entraînement d’écriture et de pensée que voulait H. Miner, des gestes anodins étaient l’objet d’une dénaturation systématique.  Dans le récit, la salle de bains est autant un lieu de culte qu’un autel – comme le lavabo, son miroir et son armoire à pharmacie –, la toilette matinale était devenue une ablution, et l’enseignement de la propreté aux enfants s’était mué en une parole initiatrice des mystères.

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Dans ce canular qui dénonçait le refus de la diversité culturelle dans la démarche anthropologique de l’époque et qui berna la fameuse revue American Anthropology, on ne sait exactement de quelle manière, ni par qui l’imposture fut finalement révélée.

De la même façon que le comité qui sélectionnait méticuleusement les articles à paraître, nous avons pu constater au sein même de notre atelier de discussion sur les normes culturelles qui sont développées et exprimées à travers le corps que cette thématique a réussi à délié plusieurs langues, mais a offert beaucoup de défis au moment d’évaluer les hypothèses et raisons évoquées afin d’appuyer les propos des participants pour dissoudre les arômes d’exotisme.

L’esprit de synthèse du groupe vous dirait cependant que l’idée qui semble avoir fait l’unanimité, même si ce n’est pas ce que nous recherchons forcément, affirmerait que : la culture est un élément central pour déterminer de quelle manière le corps est compris et influencé.

QUESTIONS

Les questions ayant recueilli le plus de votes pour cette recherche étaient les suivantes :

  • Est-ce que les façons dont le corps est perçu et utilisé dans différentes cultures évoquent, à la base, les mêmes besoins ? (Présupposant que la perception et l’utilisation du corps sont initiées par un besoin.)
  • Est-ce que le corps est devenu un problème? (Présupposant qu’il fût un temps où il ne l’aurait pas été, un problème.)
  • Avons-nous un corps ou sommes- nous ce corps ?

HABILETÉS 

Plusieurs interrogations en tant qu’animatrice vis-à-vis l’angle choisi par les participants et celui à choisir pour les guider dans une recherche qui saura tenter de discerner l’historique de la fiction, de faire en sorte que « l’autre » et ce qui nous apparaît à première vue comme exotique et qui nous est présenté dans différents contextes, ne soit pas désigné comme non admis parce que non occidental et donc inconnu, laissant ainsi surplomber cette propension néfaste qu’est l’ethnocentrisme sur notre discernement. Difficile, oui, de sortir du sentier des jugements qui émanent des représentations collectives, mais c’est possible, en commençant le plus tôt possible avec les enfants. C’est aussi possible avec des adultes, mais la patience et la récurrence sont de mise.

Cette expérience nous aura aussi donné l’occasion de faire un retour sur la distinction à établir entre un présupposé et un préjugé. L’un et l’autre se ressemblent en ce qu’ils comportent une grande part de non-dit et en ce qu’ils teintent notre discernement, ils se distinguent toutefois en ce que le présupposé ne doit pas être perçus comme quelque chose de « négatif » et à proscrire. Le préjugé,par contre, vient mettre de l’avant une croyance, une opinion préconçue, souvent imposée par le milieu, l’époque et la culture, ce que nous sommes invités à dépasser dans une discussion en communauté de recherche.

Je persiste à penser que la pratique continue et la diversité des participants et des points de vue en communauté de recherche pourront aller au-delà des œillères culturelles. L’invitation est lancée, animateurs.trices d’ateliers philo, à entamer une recherche avec ce stimulus et à échanger sur ce qui en résulte, histoire de considérer tous les possibles, de près et de loin. J’ai l’intention de reproduire l’expérience avec des enfants…je vous reviendrai!

 

*Lien connexe et pour aller plus loin:

La discussion à visée philosophique (DVP) avec les élèves allophones nouvellement arrivés en France : une nouvelle approche du plurilinguisme et de l’interculturel ?

Une conception non kantienne de la formation de l' »esprit critique » : le rôle formateur de la création d’idées

 

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